La transformation urbaine du quartier, marquée par la démolition de son sol artificiel, constitue un tournant décisif pour le conservatoire désormais libéré sur toute sa hauteur. Le bâtiment s’ouvre, se réorganise et retrouve le rez-de-chaussée de la ville.
On y accède à présent par une vaste piazza en pente douce, mise en scène par le débord en partie haute de la salle d’orchestre qui signale clairement l’entrée de l’équipement. Fidèle à une démarche de préservation maximale – autant pour le bilan carbone que pour l’histoire des lieux – le projet n’en propose pas moins une relecture fine des usages. La travée centrale du rez-de-chaussée est évidée de part en part, offrant une transparence sur les 40 mètres du socle tout en redistribuant l’ensemble.
Au nord, l’ancien patio sombre se transforme en salle de danse, celui au sud, restauré, devient un espace paysager tandis que les salles rénovées bénéficient de fenêtres vers l’extérieur. L’escalier conservé relie les deux niveaux supérieurs où se déploient des salles de cours (dont deux extensions), des bureaux, l’auditorium et la nouvelle salle d’orchestre à double hauteur. C’est ici que le projet trouve ses points d’orgue. Les architectes ont choisi le réemploi, donnant à l’équipement une identité singulière. « L’auditorium était une boîte métallique fermée et abîmée, nous avons conservé son bardage mais l’avons enveloppé d’un sarcophage de pavés de rue récupérés sur le chantier urbain. L’assemblage de leur forme irrégulière rappelle les parois en boîte à oeufs des studios », raconte l’architecte Vladimir Doray. Pour la salle d’orchestre, ce sont des pierres de récupération qui sont posées sur une façade bois, ce qui a nécessité une procédure Atex. À l’intérieur, l’acoustique est assurée par des panneaux mobiles fabriqués à partir d’anciennes portes de l’équipement, trop peu isolantes pour être conservées en l’état. Sur le toit, une ultime transformation : l’ancienne dalle devient un potager « Parisculpteur », accessible par l’escalier de secours extérieur. Un chantier mené avec obstination, dans les interstices du droit et de la matière que Vladimir Doray résume d’un trait : « Les histoires de réemploi ressemblent souvent à des chroniques juridiques. »
La dalle libérée
La question de la portance de la dalle a été centrale : chaque tonne ajoutée devait être comptabilisée, tandis que le chantier avançait de pair avec la démolition de la dalle pour maintenir l’équilibre des charges. En effet, même si l’équipement retrouve aujourd’hui le sol de la ville, il repose toujours sur une dalle de parkings de trois niveaux, fondée sur des pieux d’une dizaine de mètres, le bon sol étant enfoui sous des remblais. La stratégie adoptée a été celle de « l’existant non modifié » : la charge du projet devait rester équivalente à celle de l’existant, qu’il s’agisse de la charge propre ou de l’exploitation. Ainsi, dalles, surépaisseurs et jardinières ont été déposées, tandis que murs en pavés ou pierres venaient se rajouter ailleurs. À chaque fois qu’était retiré du poids d’un côté pour en ajouter de l’autre, le calcul des charges devait être détaillé, poteau par poteau. Les puits de fondation jugés sensibles ont ensuite été sondés afin de confirmer leur conformité avec les plans d’origine.
Réemploi et Atex
Le projet s’est construit autour d’une ambition engagée : réemployer le maximum de matériaux, qu’ils proviennent du conservatoire ou de gisements extérieurs. Ainsi, l’habillage en pierre calcaire de la salle d’orchestre est issu de la dépose des façades d’un lycée marseillais, acheminées sur site puis recoupées. Si la pierre agrafée constitue aujourd’hui une ressource abondante en raison du décret tertiaire, aucune technique certifiée n’existait pour l’adapter à la pose sur une façade à ossature bois. La mise au point du système de parcloses a donc nécessité le dépôt d’un Atex. De même, l’usage des pavés de sol en façade, alors considérés comme un produit nouveau, a imposé une batterie de tests qui se sont révélés parfaitement concluants. Leur récupération a demandé l’intervention d’un intermédiaire : l’entreprise Cycle Up a organisé la mise en vente des pavés par Paris Habitat (qui ne pouvait être fournisseur) à la Ville pour 1 euro symbolique, tout en garantissant leur qualité.
Colorimétrie adaptée
Les peintures, les sols souples et les menuiseries adoptent des tonalités lumineuses, déclinées en camaïeux d’ocres. Le choix chromatique à l’origine du projet n’était pourtant pas prévu ainsi. En effet, les menuiseries, commandées en gris, sont arrivées par erreur en jaune. Les renvoyer aurait compromis l’équilibre du bilan carbone du projet. Plutôt que de revenir en arrière, les architectes ont décidé de composer avec cette contrainte et de raccorder l’ensemble de la palette autour de ce jaune inattendu. Cet aléa a finalement ouvert la voie à une gamme plus claire et plus chaleureuse que celle imaginée au départ, donnant au projet une présence accrue. Même logique d’attention portée aux couleurs des matériaux pour les pavés récupérés en pied du conservatoire : soigneusement triés lors de la dépose, les éléments beiges habillent les parois les plus proches des habitations, tandis que les pavés rosés composent un aplat continu sur les autres façades, notamment celle orientée vers l’entrée.

