© PHOTOGRAPHIES Thibault Dini
Au cœur des montagnes de l'Alta Rocca, l'ensemble conventuel Saint-François domine le village de Sainte-Lucie-de-Tallano, qui fut une place forte de la résistance contre l'occupation génoise. Édifiée en 1492, la bâtisse est un château avant d'être consacrée, à la fin du XVIe siècle, pour accueillir des frères franciscains qui y prospèrent pendant près de 200 ans en y développant notamment la culture de l'olivier. Adossé au cimetière du village et surplombant une oliveraie centenaire, le couvent, classé monument historique en 1980, présente alors un état de délabrement avancé : de l'aile orientale du bâtiment, qui reliait le couvent à son église, ne restent que des blocs de granit épars, tandis que certaines voûtes de la galerie qui bordait l'ancien cloître et de l'aile nord se sont effondrées ; sur une façade de cette dernière, les racines d'un figuier semé par le vent sont devenues structurelles, se substituant aux chaux originelles à la faveur du temps passé.
« LA NOUVELLE STRUCTURE PRIMAIRE À OSSATURE MÉTALLIQUE S'INSÈRE À L'INTÉRIEUR DE L A PEAU DE GRANIT. »
Découvrant les lieux au moment de l'appel d'offres, en 2014, Amelia Tavella est saisie par leur « beauté folle » et imagine son projet « comme une sorte d'évidence » : les études démarrent alors qu'elle vient de livrer le centre culturel Grosseto-Prugna, à Porticcio, qui présente une sur-toiture dont la sous-face est revêtue de cuivre sur plus de 1 600 mètres carrés. « Alors jeune architecte, j'ai dessiné le couvent avec une forme de naïveté qui m'a permis d'atteindre un geste assez radical vis-à-vis de la technicité de ses détails structurels. » Le programme vise la transformation du couvent en centre culturel territorial sans toutefois intervenir sur l'église, très fréquentée par la population locale et relevant en outre des compétences de la commune. Mais le marché, passé en procédure adaptée, recèle un certain nombre d'embûches qui retardent le projet. D'abord, une évolution institutionnelle concernant la maîtrise d'ouvrage, le conseil départemental de Corse-du-Sud, qui, loi NOTRe oblige, fusionne avec la collectivité territoriale de Corse et le conseil départemental de Haute-Corse pour devenir la collectivité de Corse en 2018 ; puis, pêle-mêle, une épidémie mondiale et des aléas météorologiques majeurs qui influencent matériellement le chantier. « J'aime à penser que le couvent nous a mené la vie dure jusqu'à ce que le projet dessiné soit digne de son histoire », confie l'architecte, qui y distingue deux grandes interventions : la réhabilitation de l'aile nord et son extension vers l'est, laissant paraître à leur jonction la rencontre entre la façade accidentée en granit et la peau de cuivre perforée de l'extension.
Accompagnée par Alain-Charles Perrot, architecte en chef des Monuments historiques, Amelia Tavella envisage la géométrie de l'extension comme une réponse au pignon est de l'église et choisit de ne pas reconstruire l'aile orientale, faisant de ses ruines et de l'ancienne cour du cloître le cadre d'une scène de plein air. Les deux premiers niveaux du couvent accueillent des espaces polyvalents, ateliers ou lieux d'exposition, parmi lesquels une incroyable salle voûtée porte les stigmates de ses rénovations successives, de ses « mues », dirait l'architecte. « De grandes reprises structurelles ont été requises dans cette salle où plusieurs voûtes et un pilier s'étaient effondrés. Nous y avons également refait le sol, pour lequel j'ai fait appel à Terres Cuites des Launes, un artisan varois qui traite la terre sortie du four avec un nuage de poudre de lavande, lui conférant un aspect velouté, très suave », explique Amelia Tavella, qui a récemment travaillé avec cette fabrique pour la façade du groupe scolaire Simone-Veil de Villeurbanne, réalisé avec Tangram Architectes (désormais Rougerie+Tangram, NDLR). Fendant l'extension, l'emmarchement de granit d'origine est restauré et rendu accessible à toute heure pour relier le rez-de-chaussée à la cour intérieure tandis que le plan du rez-de-jardin voit naître un escalier métallique sculptural dont l'ascension, à travers des jeux de double hauteurs, conduit à l'espace dédié à la médiathèque et à la ludothèque.
L'intervention sur l'existant est considérable rejointoiement des façades intérieures et extérieures, injection de chaux, réouverture des baies comblées, dépose de la charpente à fermettes de pin élevée dans les années 1980… La principale transformation structurelle concerne la création d'empochements dans les façades de la section réhabilitée et la mise en œuvre de poteaux métalliques périphériques, qui soutiennent la nouvelle toiture et le plancher suspendu de la médiathèque, créé pour ne pas surcharger les voûtes reprises à rez-de-jardin. « La nouvelle structure primaire à ossature métallique s'insère à l'intérieur de la peau de granit. La complexité de ce système résidait dans la nécessité de rendre étanche et esthétique l'interface entre pierre et cuivre », se souvient Amelia Tavella. Les panneaux de cuivre TECU® Classic de KME sont confiés à Antoine Lorenzi, Meilleur Ouvrier de France et gérant de l'entreprise Soluzinc, qui opère les perforations au laser - dessinées en trois tailles selon l'ambiance intérieure recherchée - et imagine le pliage de chaque cassette de cuivre pour optimiser sa rigidité. L'architecte salue en outre l'investissement de l'entreprise Petre e Legne, « qui a pris grand soin de ce chantier malgré un contexte assez isolé » en réalisant notamment les superbes menuiseries et huisseries en châtaignier massif, ouvragées selon la tradition et le savoir-faire local.
Malgré l'absence de contraintes réglementaires, le confort des usagers est privilégié : en renfort de l'isolation en laine de roche, des locaux techniques invisibles, flanquant la façade nord de l'extension, accueillent CTA et pompe à chaleur - qui alimente notamment le plancher chauffant de la médiathèque.

