© Tel-Aviv 100 © Jean-Baptiste Avril
Architectures à vivre : D'où provient cette série ?
Jean-Baptiste Avril : Cette série était une commande de B. Luxembourg, le propriétaire de the Heder - l'une des galeries d'art contemporain les plus reconnues de Tel-Aviv - à l'occasion du centenaire de la ville en 2009. Lui-même architecte, il trouvait que rien de probant n'avait été réalisé dans la représentation de cette ville depuis les années 1960. Il m'a alors confié ce challenge afin d'exposer dans sa galerie. D'ailleurs, peu de temps après, deux des douze tirages furent présentés au musée d'art moderne de la ville lors d'une exposition collective intitulée Tel-Aviv vue par les photographes.
Aàv : En quoi le regard que vous posez sur l'architecture est-il « autre », comme vous le suggérez ?
J.-B. A. : J'ai toujours travaillé comme « auteur », principalement en noir et blanc. De grands architectes m'ont déjà confié des « relectures photographiques » de leurs œuvres. Ce fut le cas par exemple avec Bercy, le ministère des Finances de Paul Chemetov qui a donné lieu à un ouvrage paru aux éditions Alternatives en 2006.
Aàv : Vous êtes présenté comme ancien photographe de guerre. Quel rapport à l'espace aviez-vous et avez-vous peut-être conservé dans vos prises de vue sur la ville ?
J.-B. A. : Plus qu'un rapport à l'espace, c'est un rapport à la vie. Quelque soit le champ d'application de la photographie, il est primordial d'être à l'écoute. Le moindre murmure, la plus infime sensation, presque une relation extra-sensorielle avec le lieu et sa mémoire.
Aàv : Les quelques photos qui annoncent l’exposition donnent à voir des angles de rue voire un front du bâti qui se distingue. Qu'est-ce qui vous captive dans de tels points de vue où le bâti prend l'image ?
J.-B. A. : Lors de mes deux séjours à Tel-Aviv pour la réalisation de ce sujet, j'avais une constante : je menais un travail argentique réalisé avec un boîtier et une optique à décentrement utilisée généralement pour l'architecture, à main levée. Sans rentrer dans le détail technique, ce type d'objectif a la particularité d'offrir plus de profondeur. Je fais partie de ces quelques photographes à l'utiliser à contre-sens en limitant la perception à un angle ou à un détail des bâtiments. Une sorte de flou sélectif voulu au moment de la prise de vue. Comme j’utilise de la pellicule noir et blanc, il n'y a aucun effet « photoshop ». D'un autre côté, il me semblait évident de livrer certains immeubles emblématiques dans leur contexte d'urbanisme.
Aàv : Les rues sont assez désertes. Les voitures, à l'arrêt, rendues floues. Seul un vélo semble tenir une place à lui. La ville a-t-elle plus de choses à dire sans ses habitants ?
J.-B. A. : Revenant sur cette idée de flou sélectif, il y avait effectivement un but sous-jacent. Il permettait d'amoindrir tout détail (ou presque) pouvant dater l'image. Signalisation, voitures, vêtements d'un passant : le principal a été volontairement évité afin d'obtenir un corpus d'images qui, dans l'absolu, aurait pu être réalisé aussi bien il y a trente ans que dans trente ans. Un peu la tentation de flirter avec l'éternité… L’exposition donne aussi l’occasion de s’interroger sur la différence entre reproduction et originaux. Les tirages de ce travail ont été réalisés par l'un des meilleurs tireurs en Europe, Toros Aladjadjian. Mon travail et le sien sont le fruit d'un dialogue entre présent et passé. Être face à un tirage baryté, dans cette dimension, c'est mesurer le parcours d'un regard et de sa représentation, tout comme en peinture.

