© © Katharina Roters
Le long des routes de la campagne hongroise délavée, des cubes chapeautés d’un toit pyramidal composent un paysage banal et surprenant à la fois. Ces Magyar Kocka – comprendre Cubes hongrois – répondent au modèle de pavillon de banlieue imposé dans les années 1960 par le régime de Kádár*. Mais leurs façades, ornementées par les habitants de l’époque, arborent des couleurs et des motifs des plus originaux : ou comment, sous le régime soviétique, la population a trouvé un espace d’expression individuelle à l’intérieur d’un modèle qui conduisait inéluctablement à l’uniformité. « Subversion inconsciente » pour la photographe Katharina Roters, qui fait revivre, à travers son objectif, ce patrimoine ordinaire, au mieux ignoré ou délaissé, au pire en voie d’extinction. Leurs propriétaires actuels, sous prétexte qu’elles ne sont plus au goût du jour, entreprennent maladroitement de les rénover et ré-enduisent les façades. Ce faisant, les traces de ce passé chahuté disparaissent inexorablement, multiples témoins d’une façon de vivre, mi-contrôlée, mi-libre. La Hongrie était alors surnommée la « baraque la plus gaie du camp socialiste », Kádár mêlant doctrine communiste et une certaine forme de libéralisme… Ainsi pendant près de dix années, Roters a patiemment répertorié chacune de ces demeures rescapées – un peu à la façon des Becher, ce couple allemand archéologues du patrimoine architectural industriel –, retravaillant chaque cliché, afin d’en faire disparaître tous les détails autres que ceux des façades. Compilé dans un ouvrage paru chez Park Books, ce long travail photographique restitue ainsi à ces constructions toute la considération qu’elles méritent.
* Chef du Parti socialiste ouvrier, Kádár a été le principal dirigeant du pays entre 1956 et 1988.

