© Hans Wegner, assis en grande conversation avec Enjar Pedersen, le co-fondateur de PP Møbler - Archives PP Møbler
En 1952, Hans Wegner déclarait : « Si seulement il était possible de dessiner seulement une bonne chaise dans une vie… Mais ça ne l’est pas ! » Élève, puis enseignant à l’école des métiers d’art de Copenhague, un temps collaborateur d’Arne Jacobsen pour le projet de l’hôtel de ville d’Arhus, cet ébéniste devenu figure incontestée du design scandinave ouvre son agence en 1943, à Gentofte, alors que la capitale danoise est sous occupation allemande. Dès le départ, son travail prend sa source dans les savoir-faire artisanaux, qu’il s’acharne à valoriser et moderniser pendant sa vie entière, prouvant de façon magistrale, que ses techniques et valeurs sont loin d’être incompatibles avec le monde industriel. Dans son atelier, puis avec la firme PP Møbler, il est à l’origine d’un nombre incroyable de chaises, bancs, fauteuils ou encore tables. Le fil rouge : une longue et insatiable recherche sur la logique et tous les potentiels offerts par le bois massif et ses techniques de transformation, doublé d’un idéal démocratique très scandinave : pas de révolution, mais une évolution certaine. Réinterprétant et adaptant les modèles classiques à l’époque, comme les chaises de style britanniques ou chinoises, il met au point un vocabulaire plastique d’une grande sensualité, incarnant un chemin rigoureux mais très humaniste dans la modernité.
La consécration a lieu en 1960, lors du débat télévisé entre Nixon et Kennedy dans la course à la présidentielle américaine. Les deux candidats sont assis sur la pp501, dessinée en 1949, et qui dès lors sera surnommée The Chair. Qui dit mieux ? Jusqu’à sa mort en 2007, il ne se tiendra jamais très loin de la sciure et des machines. Et pour fêter dignement son centième anniversaire, PP Møbler sort des cartons à dessins un modèle qui n’a jamais vue le jour parce que trop compliqué à produire : la Tub Chair, ou pp530.
ÀVIVRE : Comment a débuté la collaboration entre Hans Wegner et PP Møbler ?
KASPER HOLST PEDERSEN : L’atelier a été fondé en 1953. En 1954, Wegner est venu pour superviser la production de la structure de la chaise pp19, dite Teddy Bear – à l’époque nous fabriquions des morceaux de meubles pour différentes enseignes. Il trouvait la finition un peu trop travaillée, sachant que tout allait être recouvert et il en fit la remarque à Enjar, mon grand-père, co-fondateur de PP Møbler. Celui-ci lui répondit que c’était à lui de décider de la qualité, parce que les artisans de l’atelier avaient besoin d’être fiers de leur travail. Wegner, lui-même ébéniste et très attaché aux savoir-faire traditionnels, fut très touché par ces propos. C’est là que tout a vraiment commencé.
ÀV : L’histoire de l’entreprise semble être indissociable de celle de Wegner !
K.H.P. : Définitivement ! Nous avons travaillé avec nombre de designers et architectes, réalisé énormément de prototypes, de pièces. Mais Wegner a toujours été spécial. Il aimait venir à l’atelier, discuter des techniques avec les artisans. Il était là tellement régulièrement qu’il est quasiment devenu un membre de l’équipe. Étant lui-même un très bon artisan, il a beaucoup influencé la construction du savoir-faire de l’atelier, sa méthodologie. Il était très respecté. Et c’est sous son impulsion que nous sommes devenus éditeurs. En 1969, il nous a poussés à créer notre propre marque. Il a alors dessiné notre logo et les premières chaises de notre collection : les modèles pp201 et pp203. Pendant les 25 années qui ont suivi, il a conçu tous nos supports de marketing et de communication. Mais le plus beau cadeau qu’il nous ait fait, a été de nous donner les droits de production et de distribution exclusifs de ses plus belles créations. Si nous sommes aujourd’hui une marque mondialement reconnue, c’est beaucoup grâce à lui et à son talent de designer. Aujourd’hui encore, son esprit flotte partout dans l’atelier.
ÀV : Quels sont vos souvenirs avec Hans Wegner ?
K.H.P. : Quand j’étais petit garçon, je le croisais dans l’atelier. Il était toujours très concentré sur le travail en cours, les procédés de production. Mais mes souvenirs plus sérieux, si je puis dire, datent du moment où j’ai modernisé la production des accoudoirs de la pp501, dite The chair. Bien que Wegner ait été très âgé à ce moment-là, il venait encore très souvent superviser les choses. Je me rappelle notre discussion sur la jonction avec le dossier, la complexité des courbes. Un moment unique ! J’ai alors vraiment saisi la responsabilité qu’incombe la poursuite de ce bel héritage !
ÀV : Quelles sont vos trois chaises préférées ?
K.H.P. : D’abord la pp130, dite Circle Chair, parce qu’elle a été au cœur d’un incroyable travail d’expérimentation sur le bois massif. Le résultat est magnifique. Wegner avait alors 72 ans, mais toujours la même fraîcheur ! J’ai beaucoup d’affection pour la pp503. C’est un hommage à la matière. Les pièces qui forment les accoudoirs et le dos sont découpées en une fois dans un arbre vieux de près de 200 ans ! Enfin la pp530 (dite Tub Chair) existe enfin ! Imaginée en 1954, elle était restée sur les planches à dessins, parce que trop compliquée à mettre en œuvre à l’époque. Cent ans c’était une belle occasion pour lui faire voir le jour !

