© © Delfino Sisto Legnani
Avivre Editions : Pouvez-vous nous parler un peu de vous et nous décrire votre parcours ?
Iwan Baan : Je suis néerlandais, diplômé de l’Académie royale des arts de La Haye. J’ai fêté cette année mes 40 ans et suis aussi un jeune papa comblé ! J’ai commencé ma carrière dans le documentaire avant de me spécialiser dans l’architecture il y a dix ans. En 2004, j’ai en effet voulu rencontrer Rem Koolhaas parce que j’étais fasciné par la façon dont il travaillait, son approche de la construction. À ce moment-là, il commençait le siège de la télévision centrale chinoise à Pékin et je lui ai simplement proposé de suivre le chantier. Il a accepté, et comme j’étais sur place, je me suis aussi mis à photographier The Nest, le stade olympique de Herzog & de Meuron. Puis d’autres architectes sont très vite venus me demander de photographier leurs réalisations, comme Toyo Ito, qui a été ma carte d’entrée au pays du Soleil levant. Cela m’a permis de rencontrer de nombreux concepteurs japonais dont j’ai la chance de suivre encore le travail. La vision qu’ils portent sur l’art de construire et l’espace est tellement différente de celle des Occidentaux, c’est passionnant !
A.à.v : Depuis, vous enchaînez les commandes et passez votre vie à l’étranger : comment vous organisez-vous dans votre travail ?
I.B. : C’est vrai que j’ai un rythme de vie très intense qui me force à une certaine ascèse. Je photographie en moyenne deux ou trois sites par semaine… Avec ma compagne et partenaire de travail Jennifer Collins, qui s’occupe des recherches et des textes, nous avons pris l’habitude de dormir dans les hôtels et les avions ! Avec la naissance de notre fils, nous avons prévu de rester quelques temps à Amsterdam… avant d’enregistrer une troisième valise ! Nous sommes une toute petite entreprise, juste trois avec la secrétaire. C’est moi qui m’occupe d’éditer les clichés si nécessaire. Mais comme je n’aime pas passer trop de temps devant l’ordinateur, j’essaye de faire la bonne photo du premier coup !
A.à.v : L’exposition 52 semaines, 52 villes* met en évidence la dualité de votre travail : d’une part les architectures prestigieuses, d’autre part les réalisations faites par les habitants eux-mêmes dans les régions les plus pauvres du globe. Comment combinez-vous ces différents types de reportages?
I.B. : Lorsqu’un concepteur me demande de photographier une de ses réalisations, nous essayons toujours de profiter du voyage pour découvrir les trésors que recèle la région dans laquelle nous nous rendons, en particulier ces constructions que les gens bâtissent ou aménagent eux-mêmes pour leurs besoins, comme par exemple la Torre David à Caracas. Cette tour n’a jamais été achevée et les Vénézuéliens l’ont investie en y créant un quartier vertical. Comme aussi les taudis de la communauté Zabaleen du Caire, ou encore les villages africains, certains quartiers indiens… La liste est longue ! Il y a tant à apprendre de ces lieux, des façons de bâtir utilisées, souvent traditionnelles, des solutions ingénieuses trouvées et qui répondent exactement aux contextes. Quel que soit le continent, on retrouve cette capacité des hommes et des femmes à s’adapter aux sites dans lesquels ils vivent… Ce mélange de commandes et de travaux personnels rythme ma vie et l’équilibre, c’est un peu comme une respiration.
A.à.v : Abordez-vous ces sujets de façons différentes ?
I.B. : Non, qu’il s’agisse du dernier projet de Zaha Hadid ou d’architecture vernaculaire, mon approche reste la même. J’ai été formé à la photo documentaire. Ce qui m’intéresse c’est l’environnement construit en général, la façon dont les gens occupent les lieux, les paysages qui les entourent. J’ai une façon très intuitive d’aborder mes sujets, j’essaye de ressentir les choses avant de sortir mon appareil. Je m’efforce de trouver ce que l’édifice et le site recèlent d’unique et comment les approcher en fonction des conditions géographiques ou climatiques. Le mauvais temps ne me préoccupe pas trop, si l’architecture est bonne, la photographie sera réussie même sous la pluie. Ce n’est donc pas tant le détail constructif qui va attirer mon attention mais plutôt l’esprit du lieu, la vie qui s’y trame. Il faut que le cliché raconte une histoire…
A.à.v : D’ailleurs les personnages que vous photographiez ont l’air très à l’aise devant l’objectif, comment vous y prenez-vous ? I.B. : J’essaie de me faire tout petit, de me faire oublier. Je n’utilise que très rarement un trépied. Généralement, les gens sont fiers qu’on s’intéresse à leur espace de vie et qu’on les photographie, ils veulent tout vous montrer, surtout lorsqu’ils ont eux-mêmes façonnés les lieux. Dans une maison, par exemple, j’ai l’habitude de me tenir à l’écart et d’observer les occupants dans leurs activités. Mes images tentent de raconter leur quotidien. Je pense que c’est ça la photographie : savoir saisir ce moment unique qui rend tout un ensemble de choses cohérent.

