© © Office de tourisme de la Grande-Motte
Souhaitée par le Général De Gaulle au début des années 1960, l’opération d’aménagement touristique du Languedoc-Roussillon doit répondre à l’explosion des vacances de masse et retenir les estivants des classes moyennes qui préfèrent se rendre sur la Costa Brava. Six stations balnéaires, espacées par des réserves naturelles, sont projetées sur un littoral alors totalement vierge. Chacune est confiée à un architecte en chef. Jean Balladur se voit chargé en 1963 de Port-Camargue, dont il aménage la marina, et surtout de La Grande-Motte, qui tire son nom d’une dune présente sur le site. Son programme : bâtir les infrastructures et les logements nécessaires à 60 000 vacanciers.
Vide et verte
Première étape : l’éradication des moustiques et le drainage du sol, afin d’exploiter un site particulièrement inhospitalier. Viennent ensuite d’importants travaux de terrassement destinés à créer un port de plaisance et un lac artificiel, Le Ponant, dont le sable dragué sert à exhausser de 2 mètres la plateforme du futur quartier du Levant. En 1964, Jean Balladur établit un plan masse qui organise plusieurs secteurs autour d’un centre-ville regroupant les fonctions civiques. Il prévoit une densité décroissante de la mer vers les terres, les villas s’étendant à l’arrière, à l’abri des embruns. L’orientation du port, déterminée en fonction des vents marins par un ingénieur, dicte à l’architecte l’implantation des bâtiments, nettement espacés les uns des autres. « Pour moi, l’architecture, c’est le vide », éclaire-t-il. Ici, pas de front de mer comme dans les stations du XIXe siècle : la vue s’offre à un maximum d’appartements. Les immeubles disposés en peigne sur la côte brisent le vent et empêchent les embruns de dégrader les innombrables plantations effectuées à l’arrière. Avec le paysagiste Pierre Pillet, il imagine des parcs et coulées vertes denses, qui relient les différents quartiers. Pins parasols, platanes, tamaris, oliviers, lauriers roses, thyms, romarins : seules des essences méditerranéennes sont sélectionnées. Étonnamment, la première image de La Grande-Motte qui s’offre ainsi aux vacanciers est celle de la forêt à travers laquelle ils pénètrent dans la ville. À l’encontre de l’esprit de l’époque, Jean Balladur privilégie les hommes aux voitures. Reléguant au maximum les véhicules dans des parkings, il ne trace pas le traditionnel boulevard de bord de mer. En revanche, de nombreux cheminements piétons forment des circuits indépendants du réseau routier. La continuité des espaces publics et privés renforce l’homogénéité urbaine. L’architecte freine le cloisonnement de la ville et les particularités individuelles. En découpant les lots à bâtir, il étend même l’emprise publique jusqu’au ras des façades, zones hélas privatisées depuis quelques années pour alléger les dépenses de la commune.
De Teotihuacan…
En tout, Jean Balladur signe une quarantaine de projets. « J’ai demandé à être maître du paysage sur le port parce que celui-ci se livre d’un seul tenant. Il fallait donc que ce soit de la même main », explique-t-il. Le cahier des charges qu’il définit en 1966 assure l’harmonisation de l’architecture et des volumes de la station. Il y impose l’emploi exclusif du béton, d’un parement de tonalité blanche, de pilotis au rez-de-chaussée, et la délimitation en hauteur des bâtiments de logements dans une « ligne enveloppe inclinée à 60 degrés sur l’horizontale ». « J’ai donné ce gabarit aux immeubles parce qu’il est à l’image des collines qui manquent à cette étendue plate », justifie-t-il. Pour déterminer les contours de ces reliefs, il s’inspire de l’architecture cosmique précolombienne qu’il a découverte à Teotihuacan, au Mexique, en 1962. Les constructions qui composent ce site évoquent les cimes entourant la plaine de Mexico. « Cette espèce de symbolique entre une forme de pyramide tronquée et la montagne a travaillé mon esprit quand j’ai regardé la corniche des Cévennes. Je me suis dit que j’allais en faire un écho sur le littoral. » Ainsi, la silhouette de sa Grande Pyramide reprend-elle celle du Pic Saint-Loup qui se profile au-delà de la plaine languedocienne. Même si les constructions de Balladur, avec leurs terrasses s’étageant sur leurs côtés inclinés, sont plutôt des immeubles à gradins – ce qu’il reconnaît lui-même, citant le modèle d’Henri Sauvage1 dans les années 1910.
… à Brasilia
Toujours en 1962, Jean Balladur a visité la nouvelle capitale du Brésil, à peine sortie de terre, où il a découvert la conciliation de la modernité et du lyrisme. « La liberté qu’Oscar Niemeyer prenait avec le sacro-saint angle droit et avec les volumes ou les figures du fonctionnalisme orthodoxe m’avait ouvert les yeux. » La souplesse du béton satisfait sa recherche d’une architecture qu’il qualifie lui-même de « quasi baroque » pour « le décor d’une fête du soleil et de la mer ». Cet exotisme se prête au projet de la station balnéaire. « Le cadre doit créer le dépaysement et préparer le rêve, pittoresque, mirifique ou étrange. À La Grande-Motte, le caractère spécifique du programme invitait donc à rompre avec les paysages urbains des grands ensembles et des quartiers bourgeois. Il y avait là une belle raison de lâcher la bride à la fantaisie des architectes ». Une résille de parements en béton transforme les balcons en loggias, assurant le confort climatique tout en cadrant la vue depuis les appartements. Ces modénatures brise-soleil varient d’un immeuble à l’autre : sinusoïdes, bikinis, losanges, becs d’oiseau… et même le nez du Général De Gaulle. Depuis, la majorité des loggias ont malheureusement été fermées par des vitres, atténuant le jeu des ombres et des lumières prévu à l’origine. Jean Balladur opte pour un contraste formel entre les différents secteurs de la ville. Après les majestueuses pyramides du quartier du Levant au tracé orthogonal, il esquisse dès 1969 les conques du Couchant aux contours plus alanguis et réparties dans un plan masse tout en courbes. À la fois coquilles de Vénus et capteurs solaires paraboliques, ces formes féminines établissent un dialogue avec les figures masculines érigées jusqu’alors. De sa formation initiale de philosophe – il a été l’élève de Jean-Paul Sartre –, l’architecte garde un goût prononcé pour les symboles et une manière singulière d’exposer son travail : « La forme de la ville doit être dessinée par le champ des finalités instinctives de l’homme. Si vous me demandez "Qu’est-ce-que l’instinct ?", je vous répondrai : "Qu’est-ce que l’amour ?" » Pour donner un supplément d’âme à sa cité sans passé, Jean Balladur convoque des artistes. « Pour moi, l’art est l’un des instruments de la symbolique de La Grande-Motte », raconte-t-il. À Michèle Goalard, Joséphine Chevry et Albert Marchais, il demande de produire des fresques, des modénatures ou des sculptures, parfois avec une fonction – passerelles, douches-fontaines –, toujours avec des matériaux économiques : béton, briques, pavés, galets. En 1968, la livraison des premières pyramides, suivie d’une abondante publication dans la presse, vaut à Jean Balladur d’être accusé de trahison par les partisans du dogme moderne et exclu du comité d’orientation de la revue L’Architecture d’Aujourd’hui. Il faut dire que le contraste esthétique et constructif est saisissant avec ses œuvres précédentes, de verre et d’acier, où se lit son admiration pour Mies van der Rohe. Tels l’immeuble de la Caisse centrale de réassurance rue de la Victoire à Paris ou la sublime villa Besson dans la forêt de Chantilly2. « L’exigence d’unité entre la forme et la structure est loin d’être une loi fondamentale de l’architecture », justifie-t-il. Ce revirement radical se révèle finalement symbolique de la rupture de style et de pensée qui s’amorce à partir du milieu des années 1960 dans le monde entier. Fidèle jusqu’au bout à sa plus grande œuvre, Jean Balladur sera inhumé à La Grande-Motte, dans le cimetière qu’il a lui-même dessiné.
1. Henri Sauvage construit en 1912-1913 un immeuble à gradins au 26 de la rue Vavin, dans le
6e arrondissement de Paris, qui connut un grand retentissement. Il est l’auteur de plusieurs projets urbains basés sur des volumes pyramidaux à gradins.
2. Voir Architectures à vivre n ° 56

