© Junya Ishigami © Rodolphe Escher pour Arc en rêve centre d'architecture
Après le Burkina Faso de Diébédo Francis Kéré, le centre d’architecture bordelais Arc en rêve fait escale au Japon. Ou plus exactement, il a jeté l’ancre dans le monde conceptuel de l’étonnant architecte japonais Junya Ishigami. Le champ lexical du voyage n’est pas à entendre ici comme une pure question de style : l’imaginaire du concepteur prend bien la forme d’un territoire insulaire pour lequel on embarque le temps de l’exposition. La figure de l’île, de l’îlot, de la montée des eaux est d’ailleurs récurrente dans son travail au point d'investir les murs de la salle.
L’espace d’exposition a pour cette occasion été ouvert, donnant au visiteur la possibilité de découvrir dès le premier regard, l’enfilade de tables effilées sur lesquelles les maquettes de l’architecte s’expriment les unes après les autres. 56 au total, d’une minutie irréprochable, fascinante. Certaines maquettes matérialisent des paysages qui interrogent l’échelle du construit et la part des éléments naturels dans la fabrication d’un lieu. D’autres étudient une question : jusqu’à quelles circonvolutions une « chaise » reste-t-elle encore « chaise » ? Comment un « nuage » existe-t-il en tant que « nuage » ? D’autres enfin, initient des scénarios en plusieurs temps et proposent des histoires architecturales pour répondre à des contraintes mises en scène. Toutes révèlent les obsessions de l’architecte, ses inquiétudes, mais dans un langage qui tire vers la poésie du petit, de l’aérien, du paradoxal : de minuscules animaux pliés font vivre les lieux ; ses dessins sont tracés au pixel ; des éléments miniatures lévitent ou flottent ; les intérieurs clos ne le sont jamais vraiment, les espaces ouverts non plus.
L’architecte a fait le choix de ne pas montrer ses bâtiments construits mais d’offrir aux visiteurs ces 56 exercices critiques. Il n’est pas évident qu’un public non initié comprenne tout des recherches et du flot de questions qui agitent Ishigami. Il n’est pas moins sûr qu’il saisisse même son optimisme absolu quant à la capacité de l’architecture à conjurer les maux de l’époque contemporaine. L’île d’Ishigami n’est pourtant pas close au monde. Mi-esquissés, mi-exprimés, le dérèglement du climat, le risque de banalisation des lieux, le manque d’espace et de ressources jalonnent ses expérimentations. Mais l'architecte propose toujours des solutions : il rend les espaces habitables en toutes circonstances, prônant unilatéralement l’adaptation, sans place pour autant au laisser-aller : l’ensemble reste sous son étroit contrôle.

