Emblématique du renouveau berlinois à l’issue de la période soviétique, la Potsdamer Platz, sortie de terre à la fin des années 1990, a perdu de son lustre. Quiconque a parcouru cette place à pied ou à vélo en aura ressenti l’écrasante démesure. Échec avéré en termes d’ambiance, le site n’en reste pas moins un lieu de passage important avec sa gare souterraine très fréquentée et une activité de bureaux qui n’a pas cessé dans les hautes tours qui en dessinent les contours. Au coeur de ce raté, le Sony Center, renommé « The Center Potsdamer Platz » depuis son rachat par Oxford Properties Group – un fonds de pension canadien – et Norges Bank Investment Management, fait lui aussi les frais de son vieillissement. Aussi, son nouveau propriétaire en décide la modernisation. Avec un budget de 200 millions d’euros, le projet comprend « la transformation d’un complexe multifonctionnel de 113 500 mètres carrés composé de 8 bâtiments en un nouveau campus, la revitalisation de 50 000 mètres carrés de bureaux, la refonte de son offre commerciale et gastronomique, ainsi que l’ajout d’espaces de divertissement immersifs et d’aires de remise en forme pour la communauté locale ». Ce à quoi s’additionne la reconversion de ce qui fut une galerie marchande souterraine dans laquelle s’alignaient des petites échoppes, à savoir en réalité un passage qui mène de la gare de métro et de S-Bahn au forum du Centre. Un lieu propice à l’installation d’un parking pour vélos, abrité, sécurisé et répondant au critère numéro un de l’intermodalité : une offre de stationnement suffisamment proche pour ne pas rompre la chaîne de transports. Cet équipement s’adresse aussi aux nombreux employés des bureaux alentour.
On ne remerciera jamais assez les crises d’avoir fait avancer la cause cycliste en milieu urbain. Le Danemark l’a éprouvé dès les années 1970 avec les chocs pétroliers qui ont frappé toutes les économies occidentales. Plus d’essence signifiait plus de circulation en voiture. Les Danois ont alors accepté de jouer le jeu et de se mettre en selle, seulement sous réserve d’obtenir des aménagements dignes de ce nom de la part des autorités locales. Paris en fait encore l’expérience et l’Allemagne avait déjà pensé des équipements dès le début du XXe siècle. Circuler à vélo à Berlin est aisé – bien que physiquement éprouvant en mode musculaire – et si l’usage du vélo comme moyen de transport au quotidien y est depuis très longtemps ancré, l’arrivée des vélos à assistance électrique change la donne en termes de stationnement. Sur les parvis des gares, les vastes parkings où s’entassent des centaines de vélos quasiment indiscernables les uns des autres, exposés aux intempéries et au soleil brûlant, resteront certainement longtemps une image marquante. Cependant, un nouveau type d’offre voit le jour.
Car parmi les facteurs favorisant le report modal du véhicule motorisé vers le vélo, la sécurisation des déplacements arrive en tête, talonnée par la question de l’offre de stationnement. Cela passe par un service certes payant, qui se justifie par la qualité des installations. Si le projet peut paraître anecdotique au vu du nombre de places – 200, alors qu’aux Pays-Bas des parkings de 8 000 emplacements voient le jour –, ce qui importe est la prise en considération de la diversification des types de vélos : de ville, de course, VTT, BMX, vélos électriques voire même cargos et l’usage dorénavant établi des trottinettes électriques. Ajoutons à cela un traitement esthétique qui fait oublier les ambiances glauques et anxiogènes des parkings souterrains.
La rénovation du centre par l’agence d’architecture berlinoise Kinzo passe par une utilisation de la couleur pleinement développée ici, avec un spectre passant du rouge au violet qui sort les lieux de l’environnement gris acier existant. La forme du passage, en arc, n’a pas manqué de faire penser les architectes à une roue de vélo dont les rayons, signifiés par un éclairage sous forme de linéaires LED, deviennent des cloisons structurantes. « Le parking à vélos est entièrement souterrain et devait donc être intuitif à utiliser, robuste et accueillant à la fois », résument-ils. L’agence n’a pas manqué d’y ajouter un point atelier où les menus réglages ou réparations peuvent être exécutés, nous rappelant ainsi que l’autre avantage de la bicyclette est l’autoréparation.
Entretien avec Ina Nikolova, cheffe de projet chez Kinzo
Quel était l’état des lieux avant votre intervention ?
Construit en 2000 selon les plans de l’architecte Helmut Jahn, The Center Potsdamer Platz est un complexe à usage mixte qui s’étend sur près de 6 hectares et compte 8 bâtiments, dont le Bahntower – juste « au-dessus » du projet –, qui comprend des bureaux, des espaces commerciaux et de loisirs, ainsi que 67 appartements. Au cours de la dernière décennie, le centre avait perdu une partie de sa popularité, notamment auprès des Berlinois, devenant de plus en plus une attraction purement touristique. Les nouveaux propriétaires d’Oxford Properties Group voulaient changer cela en l’adaptant à la fois fonctionnellement et esthétiquement aux exigences des espaces de travail et de vie contemporains. L’ancienne galerie commerciale souterraine était un passage étroit et courbé, sans lumière naturelle et sans connexion vers l’extérieur. L’idée de créer un parking pour vélos est ainsi née, dans le but de revitaliser cet espace.
Comment avez-vous conçu les itinéraires piétons/vélos afin de minimiser les conflits d’usage ?
L’analyse détaillée de mobilité réalisée par Büro Happold a fourni des informations cruciales sur les volumes de trafic attendus sur le site. À l’intérieur du parking à vélos, la zone de circulation pour les piétons et les vélos a été conçue afin d’assurer une utilisation confortable et fonctionnelle de l’espace. Les supports pour vélos-cargos sont situés aux deux extrémités du parking, les rendant facilement accessibles depuis les deux ascenseurs. Les distances entre les supports muraux ont été soigneusement choisies selon les recommandations des fabricants. Le rayon de braquage d’un vélo a été pris en compte pour s’assurer que les distances entre les supports sur les murs opposés soient suffisantes. Nous avions aussi un excellent ingénieur structure dans l’équipe du projet, Werner Sobek Berlin. Il a évalué les capacités de la structure existante pour s’assurer qu’elle convenait à nos besoins. De nombreux éléments de construction existants – tels que les cloisons vitrées – ont été retirés, ce qui a minimisé les charges et compensé certains des nouveaux éléments que nous avons ajoutés.
Quelle a été l’inspiration pour la conception de l’éclairage ?
L’éclairage souligne la forme spécifique de l’espace, le rendant plus abstrait et, en même temps, divisant le tunnel – qui, en raison de sa forme courbe, semble presque sans fin – en segments plus petits. Nous voulions avant tout créer un espace qui paraisse lumineux, sûr et convivial malgré le fait qu’il soit souterrain : il était donc important que l’éclairage soit réparti uniformément et que chaque recoin, même les petites alcôves créées entre les cloisons, bénéficie d’un éclairage homogène et suffisant. Il était essentiel que l’éclairage n’éblouisse pas tout en étant suffisamment lumineux. Une maquette a été construite, permettant des essais pour déterminer les meilleures intensité et température de lumière. Les éclairages linéaires sont recouverts de verre dépoli, assurant une diffusion douce de la lumière. Pour les spots encastrés entre les cloisons, un produit a également été appliqué afin de limiter l’éblouissement. Notre objectif était de parvenir à un design éclairé sans voir l’objet lumineux en lui-même.
Quelles mesures avez-vous mises en place pour assurer la sécurité ?
Le concept de sécurité incendie et d’évacuation suit les exigences strictes applicables aux bâtiments publics en Allemagne. Le parking à vélos est accessible au public de 6 heures du matin à minuit et 24 h/24 et 7 j/7 aux locataires (avec une carte d’accès). Il y a également une surveillance vidéo et un service de sécurité. Il existe différents niveaux de sécurité pour les supports de vélos : ceux ouverts nécessitent que les utilisateurs apportent leur propre cadenas, tandis que les box sécurisés se ferment avec un code d’accès, permettant de ranger les vélos électriques – plus coûteux – en toute sécurité.
Comment avez-vous géré la ventilation dans un espace souterrain sans lumière naturelle ?
Il existe un concept complet de CVC (chauffage, ventilation et climatisation) élaboré par les ingénieurs M&E de l’équipe projet, garantissant que la ventilation et le chauffage fonctionnent de manière adéquate, évitant un environnement humide ou trop froid. Il y a également une protection antigel (min. 10 °C) via le système de ventilation. L’ensemble de l’installation est situé au-dessus du plafond suspendu, en métal déployé, demeurant presque invisible. Une équipe d’ingénieurs experts est indispensable pour s’assurer que tous les aspects du projet soient couverts !

