© L'exposition <i>Nine</i> rassemble le travail de neuf anciens collaborateurs du designer K. Grcic.
Ils sont tous un peu angoissés : le jury n’a pas encore rendu son verdict. Pourtant très « pros », ils jouent le jeu, se présentent, racontent l’histoire de leur projet, répondent du tac au tac, comme s’ils avaient fait cela toute leur vie. Ils sont dix, sélectionnés par un jury de professionnels aguerris, parmi les quelques 250 candidatures reçues. Lorsqu’on les interroge sur leurs motivations, leurs espoirs et ce qu’ils attendent de « la Villa », tous sont unanimes. De la visibilité, du soutien et l’opportunité de poursuivre le travail engagé dans les meilleures conditions, avec des moyens. Car il faut dire qu’en neuf éditions, le festival a su fédérer des partenaires institutionnels ou privés prestigieux et variés, et construire un programme d’accompagnement des lauréats riche et pragmatique. Une année avec des bourses de recherche pour développer des projets, des rencontres professionnelles, des séjours créatifs dans des manufactures françaises prestigieuses – comme Sèvres, Cité de la céramique –, des expositions ou encore des campagnes de communication, composent, entre autres, la dotation. Une année aussi, pour capitaliser suffisamment d’expérience et de connexions avant de faire le grand saut, en solo.
Constellations
Jean-Pierre Blanc, directeur, rappelle que « le soutien à la jeune création est au cœur de toutes les actions menées à la villa Noailles », une démarche inscrite dans une « continuité fidèle avec le couple de mécènes ». À l’entrée du nouvel accrochage de l’exposition permanente consacrée à l’œuvre de Charles et Marie-Laure de Noailles, une affiche, signée de la graphiste Adeline Balagna, met très bien cela en perspective. Elle imagine une carte de la galaxie créée par les Noailles. Des étoiles, proches ou lointaines, composant des constellations qui aujourd’hui font partie de notre patrimoine culturel et artistique. Bien avant les designers, le jeune Salvador Dalí, le sculpteur Alberto Giacometti ou encore les décorateurs Djo Bourgeois ou Eileen Gray se sont eux aussi installés dans le jardin, la salle de squash ou le gymnase. La programmation entière du festival file ainsi la métaphore. L’exposition Nine rassemble le travail de neuf créateurs ayant tous été, avant de voler de leurs propres ailes, les assistants de Konstantin Grcic. Dans le même esprit, les néerlandais Scholten & Baijings – par ailleurs présidents du jury du concours – invitent, en contrepoint de leur exposition personnelle Over the Rainbow, les photographes Scheltens & Abbenes à montrer un travail de commande à travers lequel, ils mettent en scène les créations du duo de designers, et ouvrent encore une nouvelle dimension. Et surtout, les étoiles les plus récemment apparues sont là, transmettant le fruit de leur expérience et de leur travail.
Pleïade
Antoine Boudin, lauréat 2009, revient sur la plage sur laquelle il avait débarqué avec un bateau de sa conception pour le concours, et l’aménage pour le restaurant Le Marais. Il y installe d’énormes coussins en forme de navire, et poursuivant son exploration de la canne de Provence, des chaises longues avec pare-soleil ainsi que de petites cabanes, au dessus desquelles flotte fièrement le drapeau d’un pays – d’une galaxie ? – imaginaire. Jean-Baptiste Fastrez, vainqueur du cru 2011 avec une famille de sèche-cheveux – dont quelques membres viennent d’intégrer la collection du Centre Pompidou –, expose le fruit de sa collaboration avec l’éditeur Moustache, signe la scénographie de l’exposition consacrée à la poterie Ravel, et raconte, off record, les projets à venir. Mathieu Peyroulet-Ghilini, quant à lui, gagnant en 2013, explique à quel point cette année est passée vite, alors qu’il présente – avec beaucoup d’humour –, son travail sur le verre réalisé avec le CIRVA, et Marie-Laure en Amérique, réinterprétation en céramique – réalisée au cours de sa résidence à la manufacture de Sèvres – d’un système d’accroche et de séparation de pièce utilisé par les décorateurs de la première moitié du XXe siècle. La liste est longue, les talents mis en orbite, somme toute nombreux. Mais le plus réjouissant reste qu’au sein de cette institution très sérieuse, lorsque le design fait son festival, il montre que la création reste d’abord une affaire joyeuse. La tête dans les étoiles donc, et les pieds… dans le sable.

