Béatrice Durand : À qui s’adresse la collection ?
Stan Neumann : À tous les gens curieux de comprendre le monde qui les entoure. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait un profil particulier ou alors c’est un éventail très large, allant d’enfants de dix ans à ma génération et plus. Récemment, nous avons projeté un film sur la citadelle de Vauban dans le cadre de l’Université populaire de Lille. La salle contenait 600 personnes aux profils et âges très différents, avec un riche débat. Ils se sont déplacés pour un film d’architecture, on ne peut imaginer moins glamour ! Je rencontre aussi de jeunes professionnels qui me disent être venus à ce métier grâce à la collection. C’est qu’elle a une particularité : elle traite les réalisations avec plaisir et respect, mais sans les mettre sur un piédestal, même quand elles sont monumentales. Nous parlons d’architecture de façon normale, sans être accablés par les théories, le surmoi du concepteur, la taille du bâtiment ou la complexité des démarches. Ce type d’approche intéresse spontanément ceux qui ont envie d’avoir prise sur le monde.
B.D. : Vos films sont-ils régulièrement projetés en public ?
S.N. : Nous sommes souvent sollicités par les Maisons de l’architecture, les CAUE, ainsi que par des organisateurs de festivals de films d’art ou d’architecture, qui ont proliféré ces dernières années. À Lille, le public était très motivé, mais il nous arrive de faire des projections devant trente personnes. Le plaisir reste le même ! On nous dit également que les émissions sont devenues des supports d’accompagnement de la pédagogie dans les écoles d’architecture. À côté des présentations sur Arte, il y aussi les DVD et la VOD. D’ailleurs, une chose est significative : le coffret DVD représente l’une des meilleures ventes d’Arte en documentaires.
B.D. : Quelles sont les questions récurrentes de ce public moins averti ?
S.N. : Deux d’entre elles reviennent. La première interroge la place respective que nous accordons au concepteur et à l’usager. Notre position est très claire : nous ne souhaitons pas être prisonniers de la simple histoire de l’art, ni être pris en otage par des usagers pleurant sur leurs sort. Nous avons choisi une troisième voie, une logique d’objet. L’autre question concerne le choix des œuvres. Cinquante films, c’est beaucoup mais c’est une goutte d’eau par rapport à la richesse de l’architecture mondiale. Le comité éditorial1 se réunit une fois par an afin de sélectionner deux ou trois bâtiments. Les institutions tentent de, façon parfaitement légitime, de faire converger les choix avec leurs objectifs de programmation quand nous essayons de tenir notre propre cap : combler petit à petit les lacunes et ne pas perdre le contact avec ce qui se produit en contemporain. Mais les directives restent souples : quand les partenaires tiennent à traiter la cité idéale, nous faisons un sujet sur Palladio ! Ce sont des films d’auteur, nous nous gardons aussi la possibilité de refuser une proposition, si elle ne nous parle pas.
B.D. : Quelle différence faites-vous entre film d’auteur et documentaire ?
S.N. : C’est une distinction un peu sémantique. D’abord, nous réalisons des « films » et non des « programmes », bien qu’ils soient produits pour la télévision. Ensuite, nous les qualifions « d’auteur », car ils exigent le regard très personnel d’un réalisateur. Ils restent difficiles à fabriquer, en raison, d’une part, de l’incompatibilité fondamentale entre le bâti qui est de nature statique et les exigences de la caméra qui sont plutôt dynamiques ; d’autre part, car un bâtiment vit en trois dimensions spatiales, alors qu’un écran n’en a que deux. Un bon documentariste pourra réaliser des séquences très fortes à partir de situations humaines, quand un regard de cinéaste s’avère nécessaire pour traiter l’espace. D’autant que nous souhaitons que les choses soient données à voir et pas seulement racontées. Il n’y a qu’en France qu’une collection comme la nôtre existe, car un, il faut croire à sa vertu pédagogique et deux, penser que celle-ci passe par le fait de laisser les spectateurs réfléchir au lieu de les assommer avec de la musique et du commentaire. Notre but est que les gens commencent à disposer d’une palette minimale d’outils pour pouvoir regarder l’architecture avec leurs propres yeux, au-delà du simple schéma « c’est beau, ce n’est pas beau », « j’aime, je n’aime pas ».
B.D. : Quelle place les maisons particulières occupent-elles dans la collection ?
S.N. : Nous en avons tout un chapelet car nous souhaitions développer une trame typologique à travers les époques : de la Villa Barbaro de Palladio, la plus ancienne, à la Villa Dall’Ava de Koolhaas. Elles constituent un fil pour réfléchir sur l’habitat. Leur échelle n’est pourtant pas très évidente et leurs problématiques ne tiennent pas forcément la dramaturgie d’un 26 minutes, qui nécessite des relances de bout en bout. Plus l’objet est petit, plus c’est risqué. Dans le cas de la maison de Prouvé de Nancy, la proposition architecturale est tellement simplifiée que nous avons dû jouer avec des photos de famille et de chantier. Les musées constituent un autre programme fort. Des édifices passionnants, avec un usage de délectation et de loisir. Ce qui nous pose problème : c’est loin d’être la première préoccupation des gens.
B.D. : Depuis vingt ans, le regard des gens a-t-il changé ?
S.N. : Quand nous avons commencé en 1993, l’architecture moderne et contemporaine était vécue comme quelque chose d’hostile. À l’époque, l’architecte avec son hubris, son orgueil, écrasait le monde de ses œuvres et il régnait une plainte constante de l’usager contre leur folie. La grande période d’exploration formelle semble aujourd’hui derrière nous : nous savons toutes les formes possibles. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce qui se fait de plus intéressant désormais va vers une espèce de souplesse, d’invisibilité, d’harmonie avec le sol L’image de l’architecture me semble moins héroïque et monolithique : elle apparaît maintenant comme un tout qui peut libérer, elle tient moins aux grands maîtres et fait moins peur. Peut-être est-elle est en train de se redéfinir, et si elle est toujours affaire d’architectes, le mot ne recouvrerait simplement pas les mêmes choses.
Propos recueillis par Béatrice Durand
1. De nombreux partenaires soutiennent la production de la collection Architectures : Beaubourg, Orsay, Musée du Louvre, la DAPA, La Cité de l’Architecture et du Patrimoine. Elle est également diffusée à l’étranger par des éditeurs américains, japonais, hollandais et espagnols en versions traduites.

