© © Charles Petillon
Cette maison, Erwan Bouroullec l’a tout simplement baptisée « La Grange », en hommage à son activité passée. Il traduit sa volonté de s’inscrire dans son histoire, pour y vivre en famille, voire y travailler. Ce lieu d’attache dans une campagne paysanne, il l’a cherché longtemps, dans un besoin de sensations, –« la pluie, le vent, le froid, le chaud… ce que que parfois la ville annihile » . Les cartes d’état-major consultées indiquent que bâtiment était déjà présent depuis 1830. Ils ont depuis été modifiés plusieurs fois, à l’image de la vie de ferme, pour s’adapter aux méthodes de l’agriculture. A l’arrêt depuis les années 1980 et en vente depuis de longtemps, le site n’intéressait plus d’entrepreneur agricole : « Nous avons ajouté notre transformation, comme une étape , sans problème de légitimité. Les charpentes refaites, il reprend jusqu’à 200 ans de vie ! »
Le nécessaire, juste le nécessaire
Issu d’une famille qui compte de nombreux paysans, ayant vécu à la campagne jusqu’à qes dix-huit ans, cet environnement est naturel à Erwan Bouroullec « Je ressens de plus en plus à quel point tout ce que j’ai pu voir de formes, de matériaux, de couleurs dans les fermes ont eu énormément d’impact dans la façon dont je fais des objets. » Il prend l’exemple du fauteuil Arba fait pour Raawii, dont la structure métallique « appartient davantage à une fantasmagorie d’objet agricoles que d’ébénisterie française. » Les architectes Charlotte Vuarnesson et Guillaume Le Dévéhat sont des amis. Dès le départ ils sont spontanément d’accord sur le mode d’intervention : « L’important pour nous était de respecter l’existant et d’assurer une pérennité aux bâtiments . Soit garder tout ce que est possible, et dans sa nature la plus pure possible. En contrepoint, toutes les interventions nécessaires le seront de façon contemporaine, visibles et assumées: Le projet reflète plus un état d’esprit qu’un geste architectural selon Erwan Bouroullec : « comme le bâtiment avait plusieurs « couches » d’histoire, je savais spontanément que les interventions contemporaines s’intègreraient harmonieusement. Charlotte a apporté sa compréhension profonde de la structure des bâtiments, des matériaux, de la façon dont on doit intervenir. » L’architecte identifie aussi un certain nombre d’artisans d’excellence sur place, ce qui va caractériser également le projet.
Place à la vue
Les ouvertures à 360 degrés sont l’une des signatures du site. Il fallait certes ramener de la lumière dans le bâti, notamment à l’étage initialement dédié au stockage des foins. Les ouvertures créées sur les façades sont volontairement pensée très grandes et de façon symétrique, il est possible littéralement de voir à travers la maison : comme le souligne le designer « c’est vraiment une maison de paysage ! ».A l’image du projet pensé entre minimalisme et confort, le maçon « a réalisé des encadrements en béton en acceptant le contact avec la pierre, et il s'avère qu’in fine c'est incroyablement bien équilibré.(…) C’est une maison très généreuse, par le regard qu’elle porte dehors, son volume, quant à la nature des matériaux. Il y a de la pierre dehors, dedans : on peut toucher, comprendre, l’œil capte des surfaces irrégulières à regarder, on est en éveil. » Le designer insiste : « Ce n’est pas un geste iconique, ni une forme reconnaissable. Juste une nouvelle strate écrite sur les autres. » . Et il mesure aujourd’hui à quel point la maison était dès l’origine parfaitement positionnée par rapport à la direction du soleil, aux directions des tempêtes locales.
Attentif à l’existant
Il collecte naturellement à l’intérieur du bâtiment de nombreux éléments, « des traces, des mots, des points d’accroche sur les murs, des interrupteurs qui ne fonctionnent plus… tous ces signes d'une vie qui a eu lieu créent des lieux avec beaucoup de saveur. » S’ il reconnaît avoir pensé en duo avec son frère Ronan des principes d’architecture intérieure, Erwan Bouroullec n’est jamais intervenu auparavant à une telle échelle globale: « C’était un apprentissage fabuleux de comprendre les murs. De penser la pierre comme de matière vivante. La porosité, la respiration sont des questions fondamentales et complexes – reliées au design d'ailleurs – elles impliquent ici l’appréhension de nombreux phénomènes, depuis les moisissures jusqu’aux tampons énergétiques. » Pour refaire l’ensemble des charpentes, et réaligner celles existantes, la toiture a été déposée. Le toit a été isolé avec de la laine de bois sur une trentaine de centimètres d’épaisseur. Sur invitation d’Erwan Bouroullec, le charpentier et le maçon ont poursuivi leurs missions jusqu’à la prise en charge des finitions, ce qui participe au caractère unique au site : les cloisons sont toutes faite de la même manière, une ossature bois intégrant de la laine de bois et de la volige de douglas : « à la différence d’un menuisier, le charpentier travaille avec un bois très vert ; qui passe son temps à se déformer : cette surface belle et vivante, c’est exactement ce que je recherchais » De même le maçon conserve la plupart des pierres taillées démontées pour les réutiliser. Il ira chercher à l’extérieur des pierres plates pour recouvrir une auge en béton, la transformant en un banc de la cuisine. Le sol est en béton ciré et un plancher chauffant y a été alimenté par une pompe à chaleur. Charlotte Vuarnesson explique « Nous avons fait des choix de la sobriété : ne pas isoler les murs, ne rien doubler, isoler les sols. Nous avons retravaillé les ouvertures sur la toiture pour que la lumière de l’hiver puisse pénétrer, et par inertie, chauffer les sols pour qu’ils puissent renvoyer la chaleur. Il est aussi possible de se protéger avec les stores l’été de la chaleur, et créer des grands courants d’air qui permettent de refroidir la maison la nuit. Grâce à ces principes d’isolation, la maison respire, il existe une qualité de l’air est différente d’un habitat standard. »
S’écouter
Pour Erwan Bouroullec, ce qui caractérise le projet, c’est l’écoute, celle de la maison, et de l’équipe. Guillaume Le Dévéhat précise : « L’esprit qui se dégage de cette maison, c’est une grande flexibilité des espaces et des volumes. Avec très peu de moyens, il y a une intimité qui peut se créer lorsque l’endroit devient une chambre, un petit espace plus intime. La partie qui m’intéresse le plus dans l’architecture, propre à cet art, c’est de créer de la vie. Je suis très sensible à l’évolution des êtres humains dans les espaces. » le projet s’est fait par étapes plus qu’un plan de travail appliqué de manière linéaire : « Dans mon travail de designer, j’aime souvent attendre que se révèle un problème intrinsèque au projet : c'est à ce moment-là que je vais chercher à être le plus créatif, élégant, malin, faire tout mon travail de designer pour le transformer en une super solution. » Une maison bien à l’image de son propriétaire.




